Billet rédigé par Jean-Charles Santi
Dans ce groupe H, l'Espagne se détache assez nettement comme grand favori. Elle affronte pour son premier match la Suisse, équipe sérieuse lors des éliminatoires qui a fini 1ère de son groupe avec 6 victoires, 3 nuls et 1 défaite, dont 2 victoires contre l'autre qualifié du groupe, la Grèce. Pas mal pour une équipe amenée à jouer à priori les seconds rôles en phase finale.
L'Espagne de son côté se présente avec sa plus belle équipe de tous les temps. Sa charnière centrale Piqué/Puyol est peut-être la plus complémentaire au monde. L'attaque et le milieu de terrain, tant en qualité qu'en quantité, se passent de commentaires. Et son joueur le moins connu (sauf peut-être des mordus de PES) est le jeune Javi Martinez, né en 1988 et pilier du milieu de terrain de l'Athletic Bilbao (à tel point que le club a jugé bon de porter sa clause libératoire à 30 M€). Enfin, l'Espagne arrive en confiance suite à son titre de champion d'Europe (en Suisse, tiens donc) et à une campagne de qualifications effrayante de facilité : 10 victoires en 10 matchs, 28 buts marqués pour seulement 5 encaissés.
Le gros plan
1ère mi-temps
Dans ce 4-3-3 qui n'en est pas un, Iniesta et Silva sont censés occuper les côtés du trident offensif autour de Villa. Non seulement ils se déplacent partout latéralement mais ils décrochent beaucoup, notamment Iniesta qui vient surcharger le milieu espagnol. Villa n'est pas isolé puisque tout le monde joue haut. Du coup on a l'impression qu'il y a 15 maillots rouges sur le terrain. Les Suisses ne voient pas le ballon d’entrée de match, pas plus que pendant les 90 minutes qui vont suivre.
14ème : symbole des difficultés suisses, Senderos embarque le pied de Silva dans la surface à la 14ème. L'arbitre peut siffler ou laisser jouer. Il choisit de laisser jouer. Seul point noir côté espagnol, toujours aucune frappe au quart d'heure de jeu.
A mi chemin de cette première période, un constat s'impose : l'Espagne tient le ballon. Tout le temps. Mais le rythme est assez lent et les actions sont peu tranchantes à l'approche du but suisse.
25ème et 27ème : deux événements ! Une occasion pour la Suisse sur un coup franc : frappe vicieuse qui rebondit devant Casillas, qui capte un peu maladroitement en deux temps. Puis perte de balle inhabituelle de Sergio Ramos le long de la ligne de touche suite à une passe en retrait anodine d'un coéquipier. Ce sera tout pour la Suisse jusqu'au repos.
35ème : sortie de Senderos qui était blessé depuis 15 minutes.
Conclusion de ce premier acte : le choix de Del Bosque de titulariser Iniesta est très contestable : l'Espagnol revient de blessure mais il est très présent, que ce soit sur les côtés ou au milieu. Du coup, l'équipe semble évoluer au rythme de son joueur à peine remis physiquement : dominatrice dans la possession de balle mais précautionneuse dans l'engagement physique et très peu tranchante. Les suisses ont complètement refusé le jeu mais défendent bien malgré la perte de Senderos, sans donner de signes de fatigue.
Le tweet de @mdeprieck résume bien la physionomie du jeu : "les espagnols se croient dans Mario Bros : 100 pièces, ça fait une vie, sauf que 100 passes, ça fait pas un but."
2ème mi-temps
On repart avec les 22 mêmes acteurs. Une remarque : les Espagnols ont eux aussi du mal à maitriser les frappes de loin. Iniesta avait déjà tenté sa chance en 1ère mi-temps sans succès. Ici c'est Xabi Alonso qui catapulte le ballon bien au dessus des buts de Benaglio, traduisant les premiers signes d'impuissance à créer des décalages dans la profondeur.
51ème: In-cro-ya-ble ! Sur sa première réelle occasion, la Suisse ouvre le score. Suite à un dégagement des six mètres de Benaglio, Derdiyok sollicite le une-deux à une trentaine de mètres des buts de Casillas. Il prend bien la profondeur et la sortie hasardeuse de Casillas provoque un joli numéro de billard à trois entre le gardien espagnol, Derdiyok qui culbute et donne un coup de talon bien involontaire dans la tête du troisième larron, Piqué. Fernandes qui a bien suivi n'a plus qu'à pousser la balle dans les buts, Casillas n'ayant pas le temps de revenir. 1-0 pour les rouge et blanc. Piqué saigne à l'arcade et c'est toute l'Espagne qui est touchée.
A ce stade du match, la Suisse défend encore plus bas qu'avant mais sans paniquer et sans s'exposer à des situations chaudes. Un match qui rappelle furieusement le match retour de demi-finale de C1 entre le FC Barcelona et l'Internazionale. Même domination stérile. Même défense "à la vie à la mort" mais dans le calme et sans concéder d'occasion franche. A l'image d'Eto'o, Barnetta est inexistant dans le jeu avec ballon mais fait le boulot en défense sur son côté gauche.
69ème : Corner pour l’Espagne. La balle ressort et boum ! Enorme frappe de Xabi Alonso sur la transversale suite à un ballon qui était ressorti. Assurément la plus grosse occasion espagnole depuis le début de la rencontre. Pour une fois une frappe de loin a été cadrée.
71ème : Navas, entré 10 minutes plus tôt, apporte un peu de fraicheur et semble avoir laissé derrière lui ses crises d'angoisse. Un contrôle raté côté droit se transforme en enchainement grand pont puis frappe sur Benaglio. Sans souci pour le gardien Suisse.
74ème : poteau... pour la Suisse ! C'est encore Derdiyok qui sollicite le une-deux avec Nkufo. Il rentre dans la surface et se paie le luxe de casser les reins de Piqué et Puyol mais son extérieur du droit est repoussé par le poteau gauche de Casillas.
75ème : le sort punit les mauvais choix de Del Bosque. Iniesta se fait un peu mal. Rien de grave en apparence mais il est remplacé par Pedro pour ne prendre aucun risque.
76ème : Navas ! Sa frappe de l'extérieur légèrement côté droit passe à quelques millimètres du poteau droit de Benaglio.
Dernier quart d'heure : on ne se sent pas de panique côté espagnol mais pas de volonté de révolte non plus. Pedro n'apporte rien et se heurte à un mur quand il tente de franchir seul le rideau défensif suisse. Navas cherche à la jouer plus collectif mais tous ses centres ou presque se heurtent à Ziegler, présent jusqu'au bout. Les quelques centres qui parviennent dans la surface ne trouvent ni Piqué, ni Torres.
Les acteurs clés
Pour la Suisse : Benaglio, le gardien, a été irréprochable sur ses quelques interventions un peu chaudes. Grichting n'a pas été perturbé par la sortie sur blessure de Senderos. Derdiyok a été à mes yeux le meilleur Suisse car il a su exploiter avec beaucoup d'intelligence deux ballons de buts pour un taux de conversion de 50%. Même s'il n'a pas marqué c'est à lui que la Suisse doit son hold-up. Et enfin Hitzfeld pour avoir fait du Mourinho aussi bien que Mourinho !
Pour l'Espagne : Vicente Del Bosque pour son (très mauvais) choix de vouloir mettre à tout prix ses meilleurs joueurs dans le 11 de départ au détriment de l'équilibre de l'équipe. Mettre plus d'une heure à corriger un déséquilibre qui isolait Ramos côté droit s'est révélé être une erreur lourde de conséquences. Jesus Navas est un peu sorti du lot de par sa fraicheur et pour avoir laissé ses crises d’angoisse derrière lui. On se demande pourquoi il n'était pas titulaire à la place d'Iniesta pour laisser le flanc gauche à Silva. Enfin, pour ce qui est des critiques, on pourrait pointer du doigt Torres pour avoir apporté trop peu d'options à ses coéquipiers et Casillas pour son manque d’assurance sur certaines actions, à l’image de saison avec le Real Madrid.
Dénouement
Si l'Espagne n'a pas connu de défaillances individuelles, c'est sur la plan collectif qu'elle a été impuissante se procurant ses deux principales occasions sur des tirs de loin. Aujourd'hui, Otmar Hitzfeld était habité de l'esprit de Mourinho. Et c'est Derdiyok qui tenait le rôle de Milito : même s'il n'a pas marqué, le premier but est pour lui et le deuxième but suisse s'est refusé à lui pour une histoire de montants.
Si la Roja n'a pas donné l'impression de suffisance du Brésil, elle a par moment interrogé par la lenteur de son jeu de passes mais elle était probablement incapable
d'accélérer verticalement le jeu face à un bloc discipliné et incroyablement patient. Après l'Inter en C1, la Suisse prouve qu'il existe bien une formule pour contrer le football total à l'espagnole. Reste que si la partition était de qualité, les helvètes n'aideront pas les foules à s'enflammer pour une Coupe du Monde pour le moment pauvre en spectacle. Mais qui peut leur en vouloir d'avoir fait tomber le grand favori avec autant de sang froid ?
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